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Lettre à un ado : trouve le verbe de ta vie

Aujourd’hui ce n’est pas un article que je vous propose. C’est une lettre. Issue du recueil « Lettres à ma génération », premier livre de Sarah Koubato, aux éditions Michel Lafon, « Lettre à un ado : trouve le verbe de ta vie » est une pépite.

L’auteure est une conteuse contemporaine, une anthropologue, une compositeur, une interprète, une blogueuse, une écrivain… En somme une slasheuse aux multiples facettes.

Lettre à un ado : trouve le verbe de ta vie
Sarah Koubato

Son écrit m’a bouleversée, moi l’adolescente que je ne suis plus.

Je crois que cette lettre devrait être lue, recopiée, dictée à toutes les personnes entrant dans le tumulte de l’adolescence qui construit les adultes que nous sommes. Cette lettre est bien loin de nous donner une leçon de morale. Ce n’est ni la description d’un futur idéal, ni d’un futur dramatique. Il s’agit simplement de nous donner toutes les clés pour accepter ce que nous sommes, ce que nous deviendrons et ce que nous avons la possibilité de faire…

Alors, il n’y a plus qu’à… se laisser porter par les mots. Voici une lettre pour toi :

 


Je te rassure, si je t’écris, ce n’est pas pour te faire la leçon. En fait, j’aimerais plutôt m’asseoir sur un banc avec toi et t’écouter. Mais je sais que tu as beaucoup à faire. Mais si tu as quelques minutes peut-être que cette lettre te parlera. Enfin j’espère. Du moins je l’espère.

D’abord je m’excuse de t’appeler ado. Je déteste les catégories, en particulier celles des générations. Ce n’est pas parce que tu es ado que tu n’es pas une personne à part entière, un citoyen, un consommateur à part entière. Tu devrais avoir toute ta place dans les débats publics et dans les discussions “d’adultes”.

 

Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? Ça doit faire des années qu’on te la pose cette question. Et pour celui qui te la pose, ce que tu veux faire plus tard ça ne se réduit qu’à une seule chose : ton métier. On te demande quel métier tu veux faire sans même t’avoir présenté toutes les possibilités. Ca fait dix ans qu’on t’enseigne les mêmes matières à l’école. Moi j’aurais une autre question à te poser.

 

Quel est le verbe de ta vie ? Pas le métier, non, le verbe. C’est lui qui tracera tes chemins. Car dans le monde de demain, avoir plusieurs chemins, de carrière, de métier, ne sera pas réservé aux atypiques. Moi j’en rencontre tous les jours : des ingénieurs qui deviennent boulangers, des comédiens qui deviennent pilotes, des avocats qui deviennent activistes dans une association. Alors toi qui changes d’avis, qui n’es pas sûr d’être un littéraire ou un scientifique – comme si les deux étaient incompatibles ! – on va te dire que tu devrais te décider. Mais si on regarde ça autrement. Si on se disait que ceux qui s’intéressent à des domaines différents, qui sont capables d’aller de l’un à l’autre, qui savent s’adapter à de nouveaux contextes, à d’autres manières de faire, cela ceux sont des multi-potentialistes.

Des gens qui vont amener le savoir qu’ils ont acquis dans un domaine dans un autre. Donc des gens qui vont ouvrir d’autres horizons, d’autres potentiels. Mais il y a quelque chose qui rend logique leurs bifurcations : c’est leur verbe.

 

Bertrand Piccard c’est un psychiatre et un aviateur suisse. Il a inventé le premier avion qui vole avec énergie solaire. Cet homme il a soif d’innovation et d’aventure, il aime scruter les domaines inexplorés et il a un grand respect pour la nature. Cet homme s’il n’avait pas rencontré un avion un jour, il aurait été spéléologue, photographe des fonds marins, sauveteur d’animaux sauvages. Peu importe dans ce qu’il aurait fait, il aurait quand même cherché l’innovation et l’aventure. Ton métier il est au service de ton rêve.

 

Saïd Bennajem il a été champion du monde de boxe. Il a créé la boxe féminine française et il enseigne aux enfants, en leur proposant un soutien scolaire dans une salle au-dessus du ring en banlieue parisienne. Si Saïd n’avait pas rencontré la boxe, il n’aurait pas raté sa vocation, ni sa vie. Non, il aurait simplement fait ce qu’il veut faire – c’est-à-dire se dépasser, se battre dans le respect, transmettre – il aurait fait ça dans un autre domaine, avec la même rage, la même discipline, la même sueur, le même courage d’inventer quelque chose qui ne se fait pas.

 

Kiran Bedi c’est une femme indienne qui a introduit la méditation dans les prisons. Cette femme elle cherche à changer les systèmes. À y amener de l’écoute, de l’écoute de soi et de l’écoute des autres. Si ce n’avait pas été les prisons, et bien elle aurait changé les écoles ou bien les hôpitaux. Tu vois les contextes dans lesquels tu fais ce que tu as à faire ce sont les fruits d’accidents de la vie, des rencontres, du hasard, des circonstances. Alors, peu importe que ce soit dans une entreprise, une association, une forêt, une école ou une scène, tu feras toujours ce qui te correspond, si tu trouves ton verbe.

 

Si le verbe de ta vie c’est aider, tu pourras faire des métiers aussi différents qu’avocat, médecin urgentiste ou bien travailler dans une ONG. Si c’est transmettre, tu pourras être enseignant, journaliste ou comédien. Veux-tu découvrir des choses ? Archéologue, historien, chimiste, biologiste. Veux-tu en inventer ? Ingénieur, magicien. Veux-tu les exprimer ? Ecrivain, musicien, artiste ou bien les analyser ? Editorialiste, analyste politique, sociologue. Veux-tu soigner, guérir, protéger, défendre ? Bien sûr, après, il faut affiner. Trouver la matière dans laquelle ton verbe va agir : est-ce que c’est les mots, est-ce que c’est le corps, ou bien l’image, la nourriture, les animaux. Chacun est plus ou moins sensible à une matière. Tu peux être un inventeur génial de jeux vidéos ou de pâtisseries. Tu peux combiner tes savoir-faires : sculpter tes pâtisseries en œuvres d’art. créer des jeux vidéos et en faire la musique, sculpter tes pâtisseries en oeuvres d’art. Toutes les combinaisons sont possibles. Et puis il faut se poser la question de ton mode de vie : veux-tu des horaires fixes ou irrégulières ? veux-tu rester au même endroit ou bouger ? travailler à l’extérieur ou à l’intérieur ? Et enfin, mais peut-être surtout, il faut savoir au service de quoi tu mets ton verbe : du système capitaliste de production de richesse qui met en compétition les individus, qui détruit la terre et ses êtres vivants, ou bien d’un autre système basé sur le respect du vivant et l’entraide ? Dans les deux, tu pourras te faire valoir, te dépasser, innover. Le même métier tu peux l’exercer pour servir deux visions du monde totalement opposées. Demain, le métier ne sera pas nécessairement le centre de nos vies. Il faut trouver un métier qui te fasse vivre et qui te laisse vivre. Un métier qui nous laisse le temps d’apprendre, de découvrir, de nous émerveiller, de vivre avec les autres. Qui nous permette d’habiter le temps au lieu de lui courir après.

 

Oui je sais, j’avais dit que je ne donnerais pas de conseils, j’avoue que j’abuse un petit peu. Prends le temps de te tromper. Tu as le droit de te tromper. Si tu ne le fais pas avant trente ans, tu le feras quand ? Mais il y a une chose que tu n’as pas le droit de faire : tu n’as pas le droit de tricher avec ton rêve. Un jour j’ai rencontré un homme qui était musicien et qui avait eu beaucoup de succès, et puis une nuit – tu sais, une de ces nuits où les objets qui nous entourent ont l’air de nous demander ce qu’on fait là – et bien une nuit il a quitté une vie qui ne lui ressemblait plus. Il a vendu sa maison, fermé ses comptes en banque, et il est parti vagabonder le pays. Cet homme il pose une question, qu’il a mis des années à trouver : Qu’est-ce que j’ai fait pour mon rêve aujourd’hui, et en quoi s’occupe-t-il de la beauté du monde ? Pose-toi cette question tous les jours !

 

Et surtout ne vas pas croire que certains rêves valent mieux que d’autres, sous prétexte que les chemins sont déjà tracés à l’école. On voudrait te faire croire que les sciences, les maths, le français, la philo, l’histoire, sont plus importants que la musique, le sport, l’art, le théâtre, la couture, le bricolage, la cuisine, et tous les autres domaines qui n’ont pas leur place à l’école, ou une si petite place. As-tu jamais regretté qu’ils soient considérés comme des loisirs ou des passe-temps ? Mais regarde autour de toi : l’art, le sport sont considérés comme des divertissements, des loisirs à consommer le weekend. Dans d’autres sociétés pourtant, ils sont le centre même de l’apprentissage et du développement de chaque personne. Toi et moi savons très bien que le système éducatif ne te propose qu’un éventail très restreint de toutes les possibilités qui s’offrent à toi. Si tu crois qu’un diplôme suffira à atteindre un métier… mais je suis sûre que tu ne crois déjà plus à ce mythe. Tu sais bien qu’il faut du réseau, des connaissances dans le milieu, bien se présenter. Il faut la chance et le carnet d’adresses. Bien sûr dans certains domaines, tu vas galérer un peu plus pour trouver une place. Parce que justement le système ne t’aura pas tracé un chemin. Tu devras te le tracer toi-même. Et bien tant mieux ! Il sera plus beau. Il sera unique. Bien sûr ça te demandera encore plus de travail, de peine et de discipline, mais au moins, tu n’auras pas triché avec ton rêve.

 

Si les études t’offrent un chemin direct vers ce que tu veux faire, vas-y. Bien sûr. Mais n’oublie pas d’aller voir comment ça marche dans le monde, dans le concret. Va voir les gens qui pratiquent ce métier, parle avec eux, demande-leur de venir visiter leurs locaux, leur bureau, propose ton aide. Prends une année au milieu de tes études pour connaître comment ça marche, ici et dans d’autres pays. Je t’ai dit que je n’aimais pas les catégories d’âge. Toi non plus, peut-être. Alors fréquente des gens plus âgés que toi. Quand un expert voit un p’tit jeune débarquer et dire je veux apprendre ce que vous faites, montrez-moi, s’il voit dans tes yeux assez de confiance et d’envie, s’il voit que tu t’obstines et que tu es prêt à travailler, que tu te démènes pour lui parler à lui et pas au secrétaire, je te garantis que ce qu’il va partager avec toi vaudra tous les cours du monde. Quand tu reviendras en classe après, tu en sauras beaucoup plus que ceux qui n’auront fait que suivre des cours pour avoir des notes, pour avoir un diplôme. N’oublie pas aussi que tu as le droit de bifurquer, de prendre d’autres chemins. Et ça tu en as le droit à vingt ans, à trente ans, à quarante ans, quand tu veux ! Ce n’est pas à toi de plier tes envies pour qu’elles rentrent dans les cases du système. C’est à toi d’utiliser ce que la société t’offre pour réaliser ton rêve. Un rêve qui, je l’espère, s’occupera de la beauté du monde.

Tu te demandes peut-être ce que j’ai fait pour parler comme ça. Tu t’imagines que j’étais une de ces élèves qui ne savaient pas ce qu’ils voulaient faire. En fait c’est le contraire. J’ai toujours su ce que je voulais faire et j’étais très bonne élève. Les voies elles m’étaient toutes tracées, les voies royales. Seulement à chaque fois j’ai bifurqué, parce que je n’ai jamais fait de compromis avec mon rêve. Et parce que je suis toujours allée voir derrière l’école, la formation, le diplôme, vers quoi on m’emmenait. Alors je ne te dis pas de ne pas faire d’études, je te dis simplement que tu auras le droit de changer, d’explorer d’autres horizons, d’apprendre et de te former autrement. Et un des meilleurs outils pour ça, ce sont les langues.

 

Tu vas peut-être me dire que tu n’aimes pas l’anglais, que tu es nul en espagnol, que c’est trop dur l’allemand. Ça te saoule les listes de vocabulaire à apprendre et les phrases à remplir. Comme je te comprends ! Mais que ça ne te décourage pas d’apprendre une langue ! On peut ne pas aimer les cours de langue. On ne peut pas ne pas aimer parler et comprendre une autre langue. Pouvoir regarder des films avec tes acteurs préférés et entendre vraiment comment ils parlent, comprendre les paroles des chansons que tu aimes, écouter les infos d’autres pays et ne pas se sentir con quand on voyage et qu’on demande son chemin ! Une langue, c’est une porte ouverte sur une autre manière de penser. C’est comme si d’un coup tu doublais la surface de ton horizon. Tu verras alors ta société et ton pays avec un nouvel œil.

  

Je sais que tu es bien plus sensible que la génération de tes parents à la destruction de la planète. Je ne sais pas si dans ton quotidien tu y participes, ou si tu fais déjà des choix pour limiter ton impact. Sache, en tout cas, que tu as un pouvoir énorme : parce que tu es consommateur. C’est pour toi que de grandes industries pillent les ressources, détruisent des forêts, rendent des enfants malades, exploitent des travailleurs, maltraitent des animaux. C’est pour ton bon plaisir. Oui, tu es responsable aussi. Il suffirait que les gens arrêtent d’acheter pour que ça ne se fabrique plus. Bien sûr on se sent minuscule fasse à ça. Tu peux te dire tu arrêtes de consommer du Nutella, en mettant dans la balance le plaisir que tu en tires et les horreurs que ça crée. N’empêche que le rayon du magasin en sera toujours plein. C’est vrai. Mais sans ton premier geste, il n’y en aura pas d’autres qui pourront suivre ton exemple. Tu es assez grand pour avoir une conscience et pour être fier de ce à quoi tu participes. Tu as la chance de vivre à une époque où des milliers de chercheurs, d’ingénieurs, d’inventeurs, trouvent d’autres manières de faire, d’autres produits qui respectent le vivant. Le changement de société se fait dans le minuscule et dans le grandiose en même temps. Dans le geste dérisoire d’un homme au Pays Bas qui se met à nettoyer la berge d’une rivière où il passe tous les matins, et dans le projet démentiel d’un ingénieur de dix-neuf ans qui invente un filtre pour nettoyer les océans.

  

Ce que tu as en toi est immense, parce qu’il n’est pas encore dessiné. Tu es un bouquet de potentiels. Ne laisse jamais rien ni personne l’écraser.

Je regrette qu’on ne te demande pas plus souvent ton avis. Qu’on ne te laisse pas utiliser des mots pour exprimer ce que tu ressens, réellement au fond de toi, par rapport au monde et à demain. Alors, si tu as le temps, si tu en as envie, je te propose une expérience. D’écrire à ton tour une lettre, une lettre à un destinataire qui ne peut pas te répondre. Lettre à quelque chose que tu as en toi. A quelque chose qui t’es extérieur. A un animal, à un objet, à une personne disparue. Qu’on leur dise que tu es autre chose qu’une boîte qu’on gave de savoir. Quelqu’un qui pense le monde, qui le rêve, qui le dit et qui fera le monde de demain.

 

À bientôt. 

Sarah Roubato


 

 

Lettre à un ado : trouve le verbe de ta vie
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Oui cette lettre est longue, mais la musique des mots et la justesse des propos ne me permettaient pas de la couper… Alors si tu as trop peu de temps pour lire, je te propose de l’écouter :

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4 Comments

  • 3 mois ago

    Merci pour ce bel article. Je suis maman d’un ado et ce n’est pas tous les jours facile, ni pour lui ni pour moi alors cette lettre lle me fait beaucoup de bien. Merci

  • J’ai eu la chance de lire cette “Lettre à un ado” voici plusieurs mois. Le texte est bouleversant, et s’adresse, aussi, à ceux qui ne sont plus des ados…

    • 3 mois ago

      Tu as raison. Elle m’a réellement bouleversée alors que l’adolescence est bien loin 😉

  • 2 semaines ago

    Wow. Une lettre très inspirante et qui aide à sa manière, qu’on soit ados, étudiante à la fin de sa première année de DUT (coucou!) ou adulte avec une profession qui ne nous convient pas. Merci pour cette découverte !

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